« L’esprit de solitude »: extraits du livre de Jacqueline Kelen.

solitude

« Solitaire je suis… »

« Solitaire comme un défi à la banalité, comme un refus de se résigner. Solitaire pour continuer à m’aventurer ».

« Notre époque, friande de grand public et de rassemblements, parle très peu de cette conduite de vie solitaire qui favorise la réflexion et affermit l’indépendance, de cette solitude belle et courageuse, riche et rayonnante, que pratiquèrent tant de sages, d’artistes, de saints et de philosophes. »

« Le solitaire sait qu’il a beaucoup à apprendre. Il lit, écoute, réfléchit, mûrit ses pensées comme ses sentiments. »

« Dès qu’on a le goût de l’intelligence, la passion de l’étude, on se retrouve immanquablement seul. Dès que l’on a soif de nouveau, d’originalité, on s’éloigne de la collectivité humaine, des gros remous et des menus plaisirs du monde. On se tourne vers soi, vers le silence et vers les livres. Vers tous ceux qui, avant nous, ont pensé. »

« Vivre solitaire demeure la seule façon de ne pas se compromettre, de sauvegarder son irréductible étrangeté et d’accéder à ce qui ne périt pas. »

« Les uns vivent en couple dès qu’ils quittent leurs parents, les autres se précipitent dans des aventures toujours décevantes, d’autres sortent sans arrêt pour rencontrer quelqu’un, en fait pour ne pas se retrouver seul; tous, à leur manière, croient briser ou conjurer leur solitude, mais ce besoin des autres, ce besoin d’être à deux va aggraver plus encore leur sentiment d’isolement. Bien-sûr, tout l’environnement social, les joyeuses familles et les couples satisfaits sont là pour asséner à l’individu qu’être seul, c’est vivre mal, c’est vivre à moitié. Peu rétorquent qu’à vivre toujours ensemble, on devient l’ombre de soi-même. »

« A vivre en groupe continument, un homme régresse dans sa vie émotionnelle, intellectuelle et spirituelle. C’est pourquoi dès que quelqu’un, même un enfant, veut réfléchir ou faire le point sur une situation, il se met à l’écart.C’est que l’intelligence va seule et qu’elle s’accroît d’autant plus qu’elle ne se laisse pas troubler par les manifestations, les modes et les préjugés de la foule. »

« Personne ne nous apprend à être seul. Au contraire, toute éducation, qu’elle soit dispensée par la famille ou à l’école, vise à ne jamais laisser l’enfant dans le silence, face à lui-même: on l’oblige à jouer avec ses camarades, à faire partie d’une équipe sportive, bref à « communiquer » et à s’intégrer, ces deux poncifs tyranniques de la société contemporaine. Plus tard, il voyagera en groupe ou au moins avec quelqu’un. Très vite aussi, s’il ne choisit pas de s’incruster chez ses parents, il se mettra en ménage ou bien se mariera puisqu’on lui a appris que l’homme ne doit pas rester seul. Dépossédé de lui-même, l’être humain devient nécessairement dépendant des autres. On appellera cela l’esprit de famille, la camaraderie, le sens de la communauté. De fait, ce sont tous ces dispositifs sociaux qui empêchent l’individu de demeurer seul, qui l’empêchent d’être autonome et de penser par lui-même. Ainsi, dans le monde moderne contemporain, l’être humain ne vit jamais avec soi. Tout est programmé pour égayer ou briser ses rares moments de silence et de solitude. (et cela est encore plus évident avec l’envahissement exponentiel des réseaux sociaux). Lorsque cet homme affrontera des ruptures sentimentales, des deuils ou tout simplement s’il se retrouve au chômage ou à la retraite, il s’épouvantera et perdra pied; depuis qu’il est né, on lui a fait croire que sans les autres il n’est rien, il ne sert à rien. »

« Le célibat désigne un état civil. La solitude est un état d’esprit. On veut la faire passer pour une malédiction alors qu’elle est le sceau de notre nature humaine, sa chance d’accomplissement. »

« La solitude s’avère toujours féconde voire heureuse pour qui l’honore au lieu de la fuir. »

« Pour devenir soi et devenir quelque peu libre, il faut lâcher le recours permanent à l’autre, au regard de l’autre. Marcher seul. »

« Ceux qui ne l’ont pas goûtée qualifient volontiers la solitude de vie égoïste. Mais les vrais solitaires y savourent des moments d’exaltation intérieure et de multiples joies, des bonheurs infimes à longue résonance. Dans le jardin bruissant de la solitude, l’attention aux choses est le maître mot: la fleur que l’on contemple et que l’on frôle, le baiser envoyé aux nuages, le salut aux oiseaux. Le livre qu’on hume et qu’on entrouvre n’est plus une marchandise, un produit fait de carton et de papier, il est craquant de vie, de mots et de secrets. Plus rien n’est ordinaire, tout devient très précieux-un insecte, une brindille, une pierre, une rafale de vent. Dans la solitude, je redécouvre l’émouvante fragilité des choses ».

« Être solitaire, tel un diamant étincelant, c’est:

Être unique, singulier,

-Être rassemblé, unifié, un, entier,

-Être libre et disponible, garant de son existence,

-Être capable d’aimer sans accaparer ou nuire,

-Être ouvert à tout le monde vivant, se sentir relié, fraterniser avec toute la création,

-Se verticaliser, se spiritualiser, s’approcher de la solitude divine voire se fondre en elle ».

« Il y a en chacun de vous une solitude qui est ce que vous avez de plus précieux. Une solitude inaliénable, magnifique, qui est la solitude même de l’esprit ».

Toutes ces phrases sont extraites du livre qui m’ accompagne en ce moment: « l’esprit de solitude » de Jacqueline Kelen, publié en 2005 chez Albin Michel.

Le propos de ce livre fait beaucoup réfléchir, surtout en cette période où tant de gens se plaignent de souffrir d’isolement, et encore plus depuis qu’il nous est demandé de « limiter » nos contacts sociaux. Un empêchement qui semble plonger certains dans des angoisses insurmontables… Jacqueline Kelen exprime son point de vue. On peut ne pas être d’accord d’emblée avec ses propos, mais elle a le mérite de déranger toutes nos idées toutes faites et de nous faire entrevoir certains de nos conditionnements. Pourquoi avons-nous tendance à fuir la solitude et le silence par tous les moyens possibles. De quoi avons-nous peur? Pourquoi cherchons-nous si souvent à nous divertir, à sortir, à nous étourdir le plus souvent possible de moments festifs, à être toujours entouré? Pourquoi avons-nous si peur de rester seuls avec nous-mêmes?..

Jacqueline Kelen nous encourage à découvrir les bienfaits d’une vie solitaire… Bien-sûr, dés le début du livre, elle dégage le paysage et précise qu’elle ne parle pas de la solitude malheureuse , celle des êtres hautains qui méprisent les autres, ni celle des plaintifs et des dépressifs perpétuels, qui passent leur temps à médire et à maugréer, ni la solitude des égocentriques qui s’isolent et font le vide autour d’eux. Pas de cette solitude qui enferme, rétrécit et conduit au ressassement et à la désespérance. Non: ce qu’elle évoque dans son livre, c’est la belle solitude. Celle qui est à la fois remplie et légère, celle qui, au final, ouvre et relie. Elle déplore que, dans nos sociétés, à force de vouloir combattre toutes les formes d’isolement, on aura toujours tendance à « soigner  » tout sentiment de solitude comme s’il sagissait d’une maladie. Il serait dommage de vouloir s’en guérir ou s’en débarrasser complètement, parce que ce sentiment « signe en nous la conscience humaine: une conscience qui s’élève au dessus des conditions et des besoins de survie élémentaire et qui envisage, la mort, le destin et le sens de la vie ». « Accepter ce sentiment de solitude (que tout être humain a forcément déjà ressenti dans sa vie) et l’étudier au fond de soi, équivaut à aller explorer les frontières de l’humain, à imaginer, à inventer, à accéder à nos ressources insoupçonnées, et à nos énergies endormies. Une solitude qui peut être poignante et douloureuse, mais qui mène à la liberté et à la souveraineté de soi »;

Un livre réconfortant et très intéressant pour les gens qui vivent déjà seuls (ils y découvriront tout ce que leur solitude-choisie ou non- peut leur apporter intellectuellement, émotionnellement et spirituellement)… Mais un livre particulièrement questionnant, sans doute, pour tous les autres…

solitude-force